
CRÉATION 2025
VICTOR OU LES ENFANTS AU POUVOIR
de ROGER VITRAC
Mise en scène : Adrien EHANNO
Défaire, dé-créer, est la seule tâche que l'homme puisse s'assigner, s'il aspire, comme tout l'indique, à se distinguer du Créateur.
Emil Cioran, "De l'inconvénient d'être né"
Note d’intention
Monter Victor ou les enfants au pouvoir, c’est convoquer une figure d’irruption, un organisme de pensée qui traverse la scène comme une déchirure du réel. Victor apparaît comme une intensité : un excès de lucidité devenu matière vivante, une pensée trop rapide pour le monde ordinaire. Sa vision précède la forme, sa pensée excède l’adresse, le rejetant dans un isolement absolu où comprendre revient à être expulsé du commun.
Autour de lui, la famille forme un système déjà fissuré, une architecture nerveuse traversée de micro-effondrements. La parole y circule comme un fluide contaminé ; les corps portent désirs enfouis, retenues et violences domestiquées qui n’attendent qu’un point de rupture. Victor n’attaque rien : il irradie. Cette irradiation suffit à désassembler les formes et à révéler la fragilité de ce qui tenait encore debout.
Le surréalisme chez Vitrac devient alors une nécessité organique. Le réel social ne peut contenir cette densité de débordement.
Il faut une zone de dérèglement où la langue cesse de maintenir l’ordre pour devenir organisme autonome, pulsionnel, hallucinatoire. La parole ne représente plus : elle agit, devient événement, irruption d’un inconscient collectif mis à nu.
La dramaturgie devient ainsi un dispositif de contamination réciproque. Victor en est le foyer irradiant, mais les autres portent déjà en eux la fissure initiale. Il ne produit pas le chaos : il en révèle la structure latente et en accélère l’apparition. Au contact de cette clarté excessive, chacun se défait, incapable de maintenir les scories du vernis social.
Monter la pièce revient à consentir à cette opération de déliaison : laisser la désorganisation devenir principe formel. La scène devient un lieu d’exposition radicale, où la parole se consume dans son propre excès, jusqu’au point où la lucidité cesse d’être connaissance pour devenir incendie. Ici, la vérité ne structure pas : elle dévore, traverse et dissout.
Adrien Ehanno